Annulée en 2016 pour raisons de sécurité, tous les bradeux attendaient avec impatience des nouvelles de la braderie de Lille 2017. Qu’allait devenir le premier week-end de septembre ? Il faut dire que la braderie de Lille évoque pas mal de souvenirs, pourtant pas très anciens mais qui nous paraissent si lointains : deux jours d’orgie, de bouffes pantagruéliques, d’odeurs moyenâgeuses dans les rues, de bière qui coule à flots dans tous les quartiers, d’affaires plus ou moins bien négociées et surtout des RTT posés en masse, « comme de par hasard » les jours suivants, le temps d’éponger l’alcool, de récupérer de la fatigue et de se demander « merde, mais d’où vient ce bleu énorme que j’ai sur la jambe ? », et « que fout ce tableau absolument horrible dans mon salon ? ». La braderie de Lille, version 2017, risque de nous sembler bien fade. On vous explique notre point de vue.

 

Un témoignage du passé ? Photo © Jean-François Gornet – Flickr

Un périmètre réduit à sa portion touristique

La Voix du Nord a donné les grandes lignes de cette nouvelle mouture de la braderie.

Exit, le boulevard Victor Hugo, les rues de Douai, d’Arras et Gambetta… L’idée est ici de se limiter au centre-ville et au Vieux-Lille. « Géniaaal », direz-vous sans doute, non sans une certaine pointe d’ironie. Parce que s’il est un fait bien connu de tous les fans de la braderie, c’est que la « magie » n’opère pas (ou peu) dans les quartiers aseptisés, où les visiteurs ne sont là pour effectivement « faire des affaires » et tenter de dénicher la perle rare. A savoir : une lampe ancienne surévaluée (et souvent, fausse), une publicité des années 50 sur une plaque métallique, ou encore d’infâmes babioles sans intérêt. Que celui qui a déjà fait une affaire ou « fini sa braderie » sur la Grand Place ou dans le Vieux Lille (quand il faut 1h pour remonter la seule rue Esquermoise) lève la main.

Ah ! Mais attendez, on a tout prévu : les commerçants de la rue Gambetta pourront brader, mais « à l’intérieur des boutiques ». Sérieusement ? On est content pour eux, mais autant appeler ça « compétition de natation synchronisée, en intérieur, sans piscine et sans maillot de bain », ou « concours du plus gros mangeur de choucroute, sans choucroute ni dégustation », parce que ça aurait autant rapport avec la braderie « originelle », que cet ersatz d’événement humain servi bien tièdement.

Adieu aussi les vendeurs ambulants, parmi lesquels ces péruviens qu’on voyait sortir une fois l’an et jouer de la flûte dans les rues, pour participer au joyeux bordel. La « sécurité » aura eu raison d’eux aussi.

 

 

Inscription obligatoire

Selon France3, l’édition 2017 de la braderie sera surtout marquée par l’inscription préalable obligatoire – et obligatoire – des vendeurs, sur décision du Préfet. Or, jusqu’à présent, les vendeurs les plus malins réservaient leur emplacement, et les plus aventuriers tentaient le coup au dernier moment. Ca créait un joyeux boxon, et générait des engueulades mémorables qui se soldaient souvent par 1/ un gros coup de sang entre deux vendeurs intéressés par le même emplacement libre, 2/ un arrangement à l’amiable où l’espace était partagé, voire empiétait sur la voie publique et 3/ quelques bières / thés verts, échangés plus tard en riant à gorge déployée, avant de se laisser ses coordonnées et de se promettre une braderie commune, l’année d’après. On grossit le trait, mais c’était une partie intégrante de la braderie : un carnage bien orchestré et équilibré.

 

Un stress sécuritaire

On comprend nos élus, dans une position très délicate. S’ils ne prévoient rien, et qu’un incident se produit, ils seront en première ligne. Et s’ils agissent, et prennent des mesures spécifiques (et restrictives), ils se mangent des volées de bois vert. Toujours est-il qu’instaurer des « check-points » sur toute la braderie, avec (roulements de tambours) appel à des sociétés de sécurité privée… Ca ressemble à tout sauf à un événement festif. Martine Aubry parlait de la population massée autour du parc JB Lebas, où « 100 000 personnes » pourraient faire une cible de choix pour des terroristes. Ok. Mais quid du métro, qui n’est pratiquement pas surveillé (ou alors par caméra), sans portique…? Que dire des cinémas, où l’accès se fait souvent sans fouille, des commerces le premier jour des soldes, des événements culturels en plein-air ? Sans déconner… Doit-on arrêter de vivre sous prétexte que quelques bien sinistres sires en veulent à notre façon de voir la vie et de leur donner raison, en se terrant comme des lapins flippés à l’idée de subir une agression ?

Dans tous les cas, et c’est bien regrettable, il y aura forcément d’autres drames. D’autres photos de profil Facebook changées pour commémorer tel ou tel drame humain, et on sera les premiers à le regretter. De « graves condamnations » de la part de nos politiques, et des recherches de responsabilités. Mais est-ce qu’on pourra seulement revenir un jour en arrière, et refaire la fête comme avant ? Va t’on devenir de vieux cons, à se rappeler le « bon vieux temps » où l’on retrouvait tous les copains partis à Paris ou ailleurs, revenus aux « chourches » le temps d’un week-end hors du temps, avec cet alibi en or qu’est la Braderie de Lille ? Les marathoniens vont-ils retrouver leur seul stress sportif, et non celui de se faire dézinguer par des barbares ?

Tellement déçus par cette annonce, pourtant prévisible, nous irons à la pêche ce week- end là. Ou on en profitera pour recevoir des copains à la maison, ressortir nos collections de pins qu’on ne refourguera pas à prix d’or à des badauds illuminés, et laisser les vieux meubles horribles de Tata au grenier, sans poser aucun RTT le lundi suivant la braderie… Comme certains d’entre vous, sans doute, on zappera. Cette braderie version 2017 est ce que le fromage au lait pasteurisé est au fromage au lait cru : ça en a l’odeur, ça y ressemble… Mais ça n’a strictement rien à voir. 

Photo de couverture © phgaillard2001