SUCRE SUCRE SUCREDepuis un peu plus de 5 ans, la stévia a commencé à remplir doucement mais sûrement les rayons des supermarchés et à s’accaparer les précieuses minutes d’antenne publicitaire. L’espoir des consommateurs de trouver enfin l’aliment miracle qui le ferait maigrir sans renoncer au goût sucré grossissait en même temps que le portefeuille des gros malins qui ont trouvé cette plante.

La stévia, ou stevia rebaudiana nous vient d’Amérique du Sud (Brésil, Paraguay). C’est un petit arbuste connu depuis des siècles par les indiens d’Amérique du Sud qui sucraient leur tisane pour lui donner un goût sucré et adoucir le goût parfois âcre de l’infusion, tout en conférant selon la phytothérapie traditionnelle de véritables vertus sur la santé du coeur. C’est le « stévioside » qui donne son goût sucré à la stévia. Ce n’est que bien plus tard qu’on s’est intéressé à l’intérêt édulcorant et à la manne financière qui en découlait.

Au premier abord, elle a tout pour plaire, ou presque. On déplore légèrement un petit arrière goût anisé ou de réglisse qui rebute quelques consommateurs mais qui fait dire « On ne peut pas tout avoir » d’un ton sage et posé aux autres. Car ses atouts sont quand même nombreux : avec un pouvoir sucrant évalué entre 250 et 300 fois plus fort que le sucre de canne, la stévia est également stable à la cuisson (pas le cas de tous les édulcorants), résiste aux pH acides et basiques et se solubilise facilement dans l’eau. What else ?

En pratique, on dit qu’une cuillère rase de stévia représente environ l’équivalent de 400g de sucre ! « Impossible » dîtes-vous, car vous avez déjà mis 1 cuillère à café de stévia de chez Canderel dans votre café et vous n’auriez pas pu le boire si c’était si sucré… Sauf qu’on parle des stéviosides, pas de sa forme industrialisée lorsqu’elle est enrobée d’une bonne dose de maltodextrine (un support ou excipient issu de l’hydrolyse d’amidon de blé ou d’une fécule de pomme de terre. Un genre de Maïzena quoi, pour donner de la masse au produit.) ou carrément mise en complément avec d’autres édulcorants…

Car c’est là que le bât blesse : Ce n’est pas la plante simplement réduite en poudre qu’on retrouve en sticks ou en morceaux dans les rayons du supermarché, c’est un produit qui a subit des transformations et dont le produit final n’a plus grand chose à voir avec le produit « naturel » de base.
En soi, la stévia c’est cool, c’est une plante, ça donne un goût de sucre, sans les calories du sucre (4 calories par gramme de sucre pour rappel soit 20 calories par morceau de sucre). Ça évite les pics d’insuline suite à l’ingestion de sucre (super pour les diabétiques) et ça ne donne pas de caries. Hé oui, on y pense moins mais les dentistes aimeraient bien que ça penche davantage dans la balance.


Mais vous avez déjà regardé les ingrédients de la stévia qu’on trouve en SUCREEEEEEsupermarché ? Parfois on ne trouve qu’un très faible pourcentage de stévia (parfois moins de 2% !) dans le produit final.
Ben oui, vous vous souvenez, le petit goût de réglisse ? Ça en rebute plus d’un alors il faut diluer un maximum pour rendre le truc tolérable et…vendable ! Donc on dilue et le reste, c’est de la maltodextrine, de la cellulose, des arômes etc… Je suis même déjà tombée sur de la stévia avec du vrai sucre ! En fait, consommer la stévia de supermarché pour son côté naturel et santé ce serait comme manger un hamburger de chez Macdo pour les bienfaits des graines de sésame sur le pain.

Nous avons aussi un gros problème à notre rapport à la bouffe naturelle.

Tout ce qui est « naturel » est foncièrement bon pour la santé et on part toujours dans une escalade à l’aliment le plus miraculeux (proportionnellement au prix/Kg). Qui de la baie de Goji ou des graines de chia me maintiendra jeune et vigoureux(se) le plus longtemps ? Jeunesse, vigueur mais également épanouissement personnel, promotion et bientôt retour de l’être aimé ?

Sauf que non, arrêtons une bonne fois pour toute cette mascarade de l’alicament, à qui mieux mieux en vue de faire faire un maximum de bénéfices à l’industrie agro-alimentaire ! Surtout qu’au risque de me lancer dans le point Godwin de la bouffe, mais la cocaïne aussi c’est une poudre blanche qui vient d’une plante sud-américaine (TIN TIN TIIIIN *Musique dramatique*, *regard effrayés*, *triangle des illuminatis qui s’illumine sur votre paquet d’édulcorant*)…
Dois-je rappeler que Coca-Cola, symbole indétrônable de la consommation abusive et aux techniques de production grandement discutables sur le plan éthique, a sorti son Coca Life, tout de vert printanier vêtu, à la Stévia ? Sérieusement ?

Ensuite, nos nouvelles habitudes alimentaires ne vont pas dans le sens de la pondération mais clairement de l’excès. Sur-habitués aux goûts francs et massifs, tout les produits transformés deviennent plus gras, plus salés, plus sucrés. Les édulcorants sont arrivés en messie de la prévention de l’obésité et, même si on ne peut nier leur intérêt dans cette lutte, on se doit de se demander quel rôle ils jouent dans son perpétuement. En effet, des études récentes commencent à démontrer qu’une consommation régulière d’édulcorants tendraient à accroître la ration quotidienne, c’est-à-dire que le consommateur aura davantage faim et augmentera sa prise alimentaire, ce qui signifie une augmentation du total calorique et donc clairement l’inverse de ce qui était souhaité à la base avec la consommation d’édulcorants.

On n’a pas assez de recul par rapport à ces produits et sur leur impact à long terme…

…et les études qui sortent sont malheureusement souvent influencés par les entreprises qui mènent (et/ou financent) les études susnommées.
« Prudence et Modération » sont les mots qui ressortent quand même le plus souvent des grandes instances nationales de santé, thermomètre peut-être de l’état de perdition dans lequel se trouvent les autorités sanitaires par rapport à un produit dont l’innocuité est aussi inconnue que l’usage en est indispensable pour bon nombre de consommateurs.

Chewing gum, pastilles à la menthe, sodas sans sucre, confitures allégées, biscuits pour diabétiques… Chaque semaine il sort un nouveau produit et on ne s’ennuie même plus vraiment à lire les précautions d’emploi. Déconseillé pendant la grossesse ? M’eh. Effets laxatifs ? Tant mieux, on aura perdu 100g sur la balance le lendemain. Pourquoi une telle indifférence quant aux risques potentiels ?

En tant que diététicienne, il me faut parfois faire des choix cornéliens. Entre proposer de l’aspartame à quelqu’un qui ne peut pas se passer du goût du sucre ou exiger le régime drastique qui échouera le 3ème mois malgré les menaces sur les risques de l’obésité ou d’un diabète non équilibré, lequel est le mieux ? Oui, l’un vous filera peut-être le cancer, l’autre vous filera des complications cardiaques… Qui sait ? On parle de court terme, de moyen terme ? Quelle sera la nouvelle mode, le nouvel aliment miracle qui fera la Une des magazines féminins ?

D’instinct, j’aimerais demander à tout le monde de ne boire que de l’eau et d’arrêter les softs light. Sauf que je ne suis pas un lapin de 6 semaines et je sais bien que tout le monde ne peut pas faire sans. Combien de fois on m’a dit « Ah bah alors on ne peut plus rien manger, en fait ? » quand je dis prudence. Je ne dis pas « interdit » ou « jamais », je dis « attention, prenez-en moins » et on me montre déjà des signes de manque.

Depuis quand sommes-nous devenus des junkies de la bouffe industrielle ?

mielCar les édulcorants, même si on occulte les potentiels risques, ils ont un goût sucré, et pas qu’un peu. Ils renforcent notre goût pour le sucre et perpétuent notre dépendance (déjà intense et croissante) à ce goût et plutôt que les calories du sucre, c’est cette habitude qui pose problème et qui fait qu’on y revient toujours. C’est génétique, ça vient de l’enfance. Le lait maternel est sucré, autant dire qu’on est conditionné dès le premier jour à trouver ça réconfortant. Les édulcorants, c’est le shoot de l’enfance. Une vision édulcorée, c’est quoi ? Tout est beau, tout est parfait.


La stévia qu’on trouve dans le commerce ne fait pas exception, elle est une image d’Épinal d’un joli compromis entre nos cravings irrépressibles et notre envie de renouer avec une alimentation plus responsable et plus naturelle.

Ne comptez pas sur les industriels pour vous donner les vraies clés du bien manger. C’est pas parce que c’est vert et qu’il y a écrit « issu d’une plante » dessus que c’est bien. Ça ne veut rien dire. Ça ne les engage à rien de dire ça, ça ne dit pas « Ce paquet contient la plante à l’état pur », ça dit « La stévia à la base c’est une plante et on s’en est inspiré pour ce qu’il y a là dedans parce qu’on s’est dit qu’il y a plein de gogos qui ne rentrent plus dans leur maillot de bain qui vont vouloir limiter les calories tout en sauvant la planète parce que les gens sont naïfs et veulent bien faire et nous on adore les consommateurs naïfs ».

Si vous voulez sauver la planète, déjà il va falloir arrêter avec les plantes et les fruits exotiques venus de l’autre bout du globe. Alors si en plus elle a été traitée et blanchie mille fois avant d’arriver emballée dans 3 épaisseurs de sachets le tout pour une modique somme de beaucoup-trop-cher-pour-ce-que-c’est-et-dont-seulement-1%-ira-dans-les-poches-des-cultivateurs…

Je n’ai pas l’intention de diaboliser la stévia.

Déjà, certainement pas la plante en tant que telle mais qui n’a pas un goût super quand elle est consommée pure et surtout pas évidente à trouver. Je remets surtout en question notre dichotomie de la bouffe : bien/sain/naturel versus mal/calorique/synthétique, qui manque de nuance et de prudence. Rien n’est foncièrement mauvais et il n’y a pas non plus de remède miracle qui mérite qu’on devienne mono-maniaque et qu’on ne jure plus que par ça. Manger un peu de tout un peu et un peu de tout. Je pourrais imprimer ça sur un t-shirt.

Pour contrôler la prise de sucre et les index glycémiques il est possible de s’orienter vers le miel, même si c’est moins groovy dit comme ça parce que ça semble un peu banal mais un vrai miel d’apiculteur de France qui pousse pas ses abeilles, si possible bio (mais pas le bio de grande surface, le vrai local et qui produit raisonnablement) ou encore vers le sirop d’agave. Ces deux solutions sont une bonne alternative au sucre car il s’agit ici de fructose, qui est plus lentement digéré par notre organisme. Mais encore une fois, consommé en excès, le fructose montre sa face sombre : il se stocke dans le foie et crée des cirrhoses…

Encore une fois, nul besoin d’être extrême d’un côté comme de l’autre.

Tout trouvera son intérêt avec son revers de médaille. Je rappelle qu’ichi in est quand même chez BOUKACHUK’, AKA « bouche à sucre(s) » et que le plaisir trouvera toujours son chemin, pourvu qu’il en vaille le coup !